Statuette féminine Lwena/Tshokwé
Angola

Cette statuette féminine raffinée à la coiffure en calotte gaufrée et aux lobes quadrillés, sculptés avec finesse, est l’œuvre d’un sculpteur professionnel. Si l’orifice percé dans la tête permet d’affirmer qu’elle était utilisée dans le cadre de rituels, la nature du culte auquel elle était destinée reste indéterminée.

 

Statue féminine

 

  • Lwena ou Tshokwé, Angola
  • 19e siècle 
  • Bois, alliage cuivreux, perles de verre
  • H. 15 cm ; l. 5 cm ; P. 5 cm 

 

Provenance

  • Ancienne collection privée, Portugal.
  • Sotheby’s, Paris, 11 juin 2008, lot 161.
  • Ancienne collection Marc Ladreit de Lacharrière, Paris.
  • Musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris (70.2017.66.13). Donation Marc Ladreit de Lacharrière.

 

Contexte d’origine de l’œuvre

Les Tshokwé et populations voisines comme les Lwena résident dans les régions du Haut-Zambèze et du Haut-Kasaï, sur un vaste territoire qui s’étend du sud-ouest de la République démocratique du Congo au nord-est de l’Angola et au nord-est de la République de Zambie. 
La tradition orale de la région adopte comme figure tutélaire le héros-chasseur Tshibinda Ilunga, prince luba marié à la princesse lunda Lueji. Cette union provoque de nombreuses scissions au sein du royaume lunda, ce qui entraîne la création de nouvelles chefferies apparentées telles que les Lwena (aussi appelés Luvale), les Tshokwé, les Songo1. Outre cette origine mythique, ces diverses formations sociales partagent de nombreux traits culturels comme la pratique de l’initiation et des cultes thérapeutiques.
Les Lwena sont répartis en chefferies organisées selon un système matrilinéaire.
 

Carte de l’Angola © Thierry Renard
Carte de l’Angola © Thierry Renard
La rivière Luachimo, dans la région de Dundo, Angola. Photographie anonyme, vers 1940-1950. Donation du musée de Dundo, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris (Inv. PP0075712) © Musée du quai Branly - Jacques Chirac
La rivière Luachimo, dans la région de Dundo, Angola. Photographie anonyme, vers 1940-1950. Donation du musée de Dundo, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris (PP0075712) © Musée du quai Branly - Jacques Chirac
Maison traditionnelle Tshokwé, région de Lunda, Angola. Photographie anonyme, vers 1940-1950. Donation du musée de Dundo, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris (Inv. PP0075615) © Musée du quai Branly - Jacques Chirac
Maison traditionnelle Tshokwé, région de Lunda, Angola. Photographie anonyme, vers 1940-1950. Donation du musée de Dundo, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris (PP0075615) © Musée du quai Branly - Jacques Chirac

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BASTIN Marie-Louise, 1994, p. 38.

Les cultes thérapeutiques

Cette statuette féminine pourrait être rattachée au terme générique kaponya, désignant une sculpture figurative2, ou à la catégorie des hamba, relative au matériel utilisé pour les cultes de possession. Ces rituels thérapeutiques occupent une place majeure dans la production artistique lwena. Statuettes, panier de divination, amulettes sont convoqués afin de guérir les individus possédés par des esprits d’affliction appelés mahamba. Ces forces peuvent être responsables de maladies ou provoquer l’infertilité. Il est probable que cette figure féminine s’inscrive dans un culte thérapeutique lié à la fertilité ; il s’agirait alors d’un hamba wa cisola3. Le processus de guérison comprend plusieurs étapes, souvent rythmées de musique et de chants. Le rite de possession permet d’expulser l’esprit malveillant. La sculpture d’une statuette – en bois ou autre matière4 – peut être prescrite par un guérisseur pour maîtriser et accueillir l’esprit. La sculpture pourra être conservée dans la maison du couple et faire l’objet d’offrandes ou être portée dans le dos de la femme, comme un véritable enfant. Ce type de statuette pouvait aussi être utilisée pour faciliter l’accouchement et protéger la parturiente. 
L’attribution de l’usage d’un objet sur la base de son aspect formel n’est pas toujours pertinente, d’autant plus qu’il arrive fréquemment que des objets soient multifonctionnels – en particulier ceux qui interviennent dans un registre surnaturel.
 

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2 PETRIDIS Constantin, 2009, p.102.
3 Hamba cisola défini par Adriano Barbosa comme un « hamba de procréation ». BARBOSA Adriano, 1989, p. 524.
4 Le cisola n’est pas nécessairement sculpté dans le bois et consiste parfois en un simple amas de brindilles enveloppées dans un morceau de tissu. PETRIDIS Constantin, op. cit., p.104.

Une figure féminine

Debout, les genoux légèrement fléchis, cette figure féminine illustre l’importance du motif féminin dans l’art sculptural lwena. Elle se distingue par la finesse de ses détails5. Il s’agit probablement de l’œuvre d’un sculpteur professionnel, un choix onéreux souvent réservé aux chefs et aux notables6
Les bras, ramenés autour de l’abdomen, mettent en valeur la zone ventrale. Le cou est orné de trois rangs de perles de rocaille bleues et blanches. Un clou de tapissier en laiton, matériau d’importation en provenance d’Europe, est incrusté au niveau du sternum, et un autre au-dessus du front. Le visage présente les traits caractéristiques de la statuaire lwena : des yeux en amande, un nez aux ailes larges et une coiffure élaborée constituée d’une calotte gaufrée et de lobes quadrillés. Le quadrillage rappelle les courtes nattes enrobées d’argile rouge ou les coiffes fabriquées en fibres végétales, portées par les femmes dans la région7. Le sommet de la tête est percé d’un orifice qui accueillait probablement des substances actives ou un bouquet de plumes.
 

Travail au couteau, entaille d'un fin gaufrage après le tracé. Lunda Norte, Angola. Photographie de Marie-Louise Bastin, 1956. EEPA 1994-004-0064. Marie-Louise Bastin Collection. Eliot Elisofon Photographic Archives. National Museum of African Art, Smithsonian Institution © Photograph by Marie-Louise Bastin - Eliot Elisofon Photographic Archives - National Museum of African Art, Smithsonian Institution
Travail au couteau, entaille d'un fin gaufrage après le tracé. Lunda Norte, Angola. Photographie de Marie-Louise Bastin, 1956. EEPA 1994-004-0064. Marie-Louise Bastin Collection. Eliot Elisofon Photographic Archives. National Museum of African Art, Smithsonian Institution © Photograph by Marie-Louise Bastin - Eliot Elisofon Photographic Archives - National Museum of African Art, Smithsonian Institution
Relevé des mesures à l'aide d'un brin d'herbe, méthode ancienne de mesure. Lunda Norte, Angola. Photographie par Marie-Louise Bastin, 1956. EEPA 1994-004-0084. Marie-Louise Bastin Collection. Eliot Elisofon Photographic Archives. National Museum of African Art, Smithsonian Institution © Photograph by Marie-Louise Bastin - Eliot Elisofon Photographic Archives - National Museum of African Art, Smithsonian Institution
Relevé des mesures à l'aide d'un brin d'herbe, méthode ancienne de mesure. Lunda Norte, Angola. Photographie par Marie-Louise Bastin, 1956. EEPA 1994-004-0084. Marie-Louise Bastin Collection. Eliot Elisofon Photographic Archives. National Museum of African Art, Smithsonian Institution © Photograph by Marie-Louise Bastin - Eliot Elisofon Photographic Archives - National Museum of African Art, Smithsonian Institution
Coiffure en corde, perles, fibres, cauris et pigments. Tshokwé, République Démocratique du Congo. Acquis en 1953. Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren (inv. EO.0.0.26680) © MRAC/ photo Jean-Marc Vandyck
Coiffure en corde, perles, fibres, cauris et pigments. Tshokwé, République Démocratique du Congo. Acquis en 1953. Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren (inv. EO.0.0.26680) © EO.0.0.26680, collection MRAC Tervuren ; photo J.-M. Vandyck, CC-BY 4.0 (DIA_01)
Coiffure, en écorce, corde et boutons. Songo, Angola. Avant 1927. Museu Antropologico Museu de Historia Natural da Universidade, Coimbra (inv. MCUC.ANT.Ang.260) © Museu da Ciência da Universidade de Coimbra, Carlos Barata
Coiffure, en écorce, corde et boutons. Songo, Angola. Avant 1927. Museu Antropologico Museu de Historia Natural da Universidade, Coimbra (inv. MCUC.ANT.Ang.260) © Museu da Ciência da Universidade de Coimbra, Carlos Barata
Coiffure en fibres végétales, perles et pigments. Tshokwé/ Lunda, République Démocratique du Congo. Acquis en 1953. Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren (inv. EO.0.0.36018) © MRAC/ photo Jean-Marc Vandyck
Coiffure en fibres végétales, perles et pigments. Tshokwé/Lunda, République Démocratique du Congo. Acquis en 1953. Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren (inv. EO.0.0.36018) © EO.0.0.36018, collection MRAC Tervuren ; photo J.-M. Vandyck, CC-BY 4.0 (PRO_01)
Femme Tshokwé portant la coiffure traditionnelle endurcie à l’argile. Photographie anonyme, Angola, vers 1940-1950. Donation du musée de Dundo, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris (inv. PP0075632) © Musée du quai Branly - Jacques Chirac
Femme Tshokwé portant la coiffure traditionnelle endurcie à l’argile. Photographie anonyme, Angola, vers 1940-1950. Donation du musée de Dundo, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris (inv. PP0075632) © Musée du quai Branly - Jacques Chirac
Coiffures : nattes enrobées d’argile. Tshokwé, Angola/ République Démocratique du Congo. Photographie de Fonseca Cardoso, vers 1902-1904. Source : Bastin Marie-Louise, « La sculpture Tshokwé », Édition Alain et Françoise Chaffin, Meudon, 1982, page 74, figure 14. © D.R.
Coiffures : nattes enrobées d’argile. Tshokwé, Angola/ République Démocratique du Congo. Photographie de Fonseca Cardoso, vers 1902-1904. Source : Bastin Marie-Louise, « La sculpture Tshokwé », Édition Alain et Françoise Chaffin, Meudon, 1982, page 74, figure 14 © D.R.
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Très similaire à l’art des Tshokwé, la sculpture lwena présente des formes plus arrondies. CORNET Joseph, 1978, p. 164.
BASTIN Marie-Louise, 1982, p. 62.
BASTIN Marie-Louise, 1961, pp. 145-146.

Historique de l’œuvre et son parcours

Cette statuette féminine faisait partie d’une collection privée portugaise avant d’intégrer la collection de Marc Ladreit de Lacharrière, à Paris. Ancienne colonie portugaise, l’Angola accède à son indépendance en 1975. La présence portugaise dans la région, pendant près de quatre siècles, explique le nombre important d’objets lwena et tshokwé dans les collections muséales et privées portugaises. En Angola, le musée Museu Regional do Dundo, situé à Lunda-Norte, conserve également une belle collection et consacre une exposition permanente à la « Mémoire vivante de la culture de la région Est de l’Angola ».

La façade du musée de Dundo (Angola). Photographie anonyme, Angola, vers 1940-1950. Donation du musée de Dundo, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris (Inv. PP0075537)
© Musée du quai Branly - Jacques Chirac

Bibliographie sélective et cartographie

Cartes

Thierry Renard (2022), musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris.

Publications

AREIA (de) Manuel L. Rodrigues et KAEHR Roland, Les signes du pouvoir, Musée d’ethnographie, Neuchâtel, 1992.

BARBOSA Adriano, Dicionário Cokwe-Português, Instituto de Antropologia, Universidade de Coimbra, 1989.

BASTIN Marie-Louise, Art décoratif Tshokwé, Museu do Dundo, Publications culturelles de la DIAMANG, Lisbonne, tomes I et II, 1961.

BASTIN Marie-Louise. “Arts of the Angolan Peoples. II: Lwena / L'Art d'un Peuple d'Angola. II: Lwena.”, in African Arts, vol. 2, no. 2, 1969, pp. 46–80.  Accessible en ligne  www.jstor.org/stable/3334260. Consulté le 13 juillet 2021.

BASTIN Marie-Louise, « Y a-t-il des clés pour distinguer les styles Tshokwe, Lwena, Songo, Ovimbundu et Ngangela ? », in Africa Tervuren XVII, 1, 1971, pp. 5-18.

BASTIN Marie-Louise, La sculpture Tshokwé, Édition Alain et Françoise Chaffin, Meudon, 1982.

BASTIN Marie-Louise, Sculpture angolaise, Mémorial de cultures, Museu nacional de Etnologia, Lisbonne, 1994.

Catalogue Sotheby’s, Important art d’Afrique et d’Océanie, Paris, 11 juin 2008.

CLARKE Christa, A Personal Journey. Central African Art from the Lawrence Gussman Collection, Neuberger Museum of Art, Purchase College, State University of New York, 2001.

CORNET Joseph, A survey of Zairian art, North Carolina Museum of Art, Raleigh, North Carolina, 1978.

FALGAYRETTES-LEVEAU Christiane (sous la dir.), Angola. Figures de pouvoir, Musée Dapper, Paris, 2010.

JOUBERT Hélène (sous la dir.), Éclectique : une collection du XXIe siècle, Musée du quai Branly-Jacques Chirac/Flammarion, Paris, 2016.

LIMA Mesquitela, Fonctions sociologiques des Hamba dans l’art sculptural des Tshokwé, vol 6, n° 2, Instituto de Investigação Científica de Angola, Luanda, 1969.

PETRIDIS Constantin, Art et pouvoir dans la savane d’Afrique centrale, The Cleveland Museum of Art, Cleveland/Actes Sud, Arles, 2009.

Tervuren, Trésors d'Afrique. Musée de Tervuren, Musée royal de l'Afrique centrale, Édition C. de Vries-Browers, Antwerp/Rotterdam, 1995.

WASTIAU Boris, « Art et guérison : les rites de possession mahamba liés à la fécondité chez les Luvale de Zambie », in Afrika Focus, Vol. 14, Nr. 1, 1998, pp. 99-11.

WASTIAU Boris, Chokwe, Éditions 5 Continents, Milan, 2006.